14 octobre 2011

Phryné

Cabaret du Chat Noir, Rodolphe Salis

En 1926, Maurice Donnay publie Autour du Chat Noir. La première partie de l'ouvrage, intitulée Souvenirs, raconte quelques anecdotes du célèbre cabaret que Donnay fréquenta. Suivent quelques poésies, et deux petites pièces de théâtre dont Phryné fait partie : "Phryné : scènes grecques représentées au théâtre d'ombres du Chat Noir le 14 janvier 1891. Avec les décors de Henri Rivière et la musique de Charles de Sivry".

Quelle plume et quelles fines tranches d'humour traversent le récit ! Quelle finesse par exemple lorsque Donnay écrit : "L'acte n'est pas terminé", l'acte étant tout à la fois acte de la pièce et acte d'amour, que l'on recouvre pudiquement de (feuille de) vigne !

Mais venons-en à la pièce elle-même...

Phryné, pour avoir poussé un cri blasphémateur, se voit comparaître devant le tribunal sacré des Héliastes. Et Phryné, étant femme - et belle femme ! -, connaît les subterfuges propres aux femmes et sait jouer de ses charmes... A tel point qu'elle séduit avocat... et juges ! Cinquième et sixième tableau de la pièce !

Cinquième tableau

La chambre de Phryné

 

Hyppéride et Phryné sont couchés à côté l'un de l'autre sur un grand lit dont le désordre ne laisse aucun doute sur la nature de leurs relations.

Le récitant

Cependant le temps a marché, oh ! combien vite et nous sommes au matin même du jour où Phryné doit être jugée. - Selon les conseils de Mélissa, elle a passé la nuit avec son avocat Hyppéride et lui a offert ce que la plus belle fille du monde peut donner à son amant dans des circonstances à peu près analogues. - Toutefois Hyppéride, qui a une idée derrière la tête, demande à être éclairci sur un point. Et dans une salle à côté, la coryphée des joueuses de flûtes d'Ionie, qui n'attend qu'un signal, s'apprête à accompagner leurs amours sur des rythmes spéciaux.

A ce moment précis, la toile tombe.

L'acte n'est pas terminé. Il commence au contraire. La toile tombe par pudeur. C'est une toile de vigne, prescrite par l'administration.

La toile se relève.

Cependant les choses ont repris leur position normale. Déjà les premières lueurs timides du matin baignent d'une clarté mauve la chambre de Phryné. La courtisane estime qu'il est temps de penser aux choses sérieuses, et de sa voix d'or elle dit :

- Phoebé, lampe d'argent, au ciel devient plus terne.

Tandis que nous aimons, la clepsydre de Lerne

Sable le temps qui coule à grains d'or et s'enfuit.

Déjà le clair matin chasse la sombre nuit.

Or, nous avons assez ri, causons : tout à l'heure,

Hyppéride, tu vas sortir de ma demeure

Pour défendre Phryné devant le tribunal.

On te dit orateur et rhéteur sans égal,

Grand enfileur de mots et grand gagneur de causes ;

Et l'on assure encor que jamais tu ne causes

Sur n'importe quel sujet, ainsi que le font

Les autres avocats, sans le connaître à fond.

Aussi, devant plaider pour moi, tu m'as connue,

Par Vénus, comme la Vérité, toute nue.

Tous les renseignements que tu m'as demandés,

Je te les ai sur l'heure et sans peine accordés.

J'ai mis à t'éclairer de grandes complaisances ;

Tu ne peux arguer de vagues connaissances.

Tu t'es documenté ; devant le tribunal

Ton plaidoyer, mon cher, ne peut être banal ;

Donc, pour troubler l'esprit de nos juges, n'invoque

Pas devant ces vieillards l'argument équivoque

De la suggestion, de la fatalité :

L'Ecole de Milet, d'ailleurs, l'a réfuté.

Ne parle pas non plus de la douleur amère

De mon malheureux père et de ma vieille mère,

Et pour une raison excellente : ils sont morts.

Ne parle pas surtout de mes cuisants remords,

Car je n'en ai pas... Et si ma cause est perdue,

Tant pis, - Phryné ne doit pas être défendue

Bêtement, comme la marchande de poisson

Qui verse à son amant quelconque du poison -

 

Mais Hyppéride lui répond :

 

O Phryné, ne crains rien. - Autrefois dans Athènes,

Pour être un orateur éloquent, Démosthènes

Se promenait au bord de la mer en courroux,

Et là, parmi les vents, en suçant des cailloux,

Jetait aux flots hurleurs une longue harangue.

Or, toi, tu m'as donné pour délier ma langue

Mieux que de vils cailloux, les pointes de tes seins,

Cailloux roses, cailloux fleuris, où par essaims

Se posent les baisers des lèvres butineuses.

Et durant cette nuit, mes caresses glaneuses

Ayant glané le long de ton corps savoureux

Une blonde moisson de souvenirs heureux,

Pour te défendre j'ai, dans leur toute-puissance

Les arguments d'amour et de reconnaissance :

Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps.

Ainsi que les piliers harmonieux et forts

Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse

En soutiendront l'architecture, ô ma Maîtresse,

Et, pour le rehausser, j'enchâsserai dedans

Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents.

J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase

Le rythme de tes seins affolés dans l'extase

Et que le doux repos vient apaiser soudain.

Et, surtout, j'ai cueilli dans ton secret jardin,

Mieux que dans les traités d'éloquence publique

La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhétorique.

- Mais je crois qu'il est temps de nous dire au revoir.

A tout à l'heure. (Baiser)

Sois calme. (Baiser) J'ai bon espoir !

 

Sixième tableau

Le jugement

Ce décor est une reproduction fidèle du célèbre tableau de Gérôme (de l'Institut). Voir au musée du Luxembourg ; à cette exception près que Phryné n'est pas encore dévêtue.

Cependant le temps a marché, oh ! combien vite ! Et dans la salle du tribunal, sur les gradins de marbre, les Héliastes impassible sont rangés dans l'ordre même où, vingt et un siècles plus tard, devait les disposer M. Gérôme dans une reconstitution admirable.

Après un réquisitoire du président Khenayos, réquisitoire dont le but manifeste et atteint d'ailleurs est de protéger la religion, la morale, les mœurs et la famille, l'avocat Hyppéride s'avance pour défendre sa blonde cliente qui s'est présentée devant ses juges, voilée d'une sombre draperie.

Il prononce un plaidoyer magnifique qui ne nous a malheureusement pas été conservé. Il ne nous en est resté que le superbe mouvement oratoire par lequel Hyppéride, tout vibrant encore de la nuit précédente, dévoile Phryné dans la chaste splendeur de sa blanche nudité, en prononçant ces simples paroles :

Le tribunal appréciera !

Et comme il est dit au septième et dernier tableau de cette pièce, sous la plume magnifique de Maurice Donnay, "Or le tribunal a apprécié. Ces bons vieux se sont rendu compte et Phryné a été acquittée." La pièce se termine tout en finesse par ces mots :

"Pour moi j'aime assez cet acquittement profane !

 

- Hélas ! Eros nous mène, et rien ne prouve rien,

Et je trouve cela bien plus Athénien !"

Cabaret du Chat Noir, Rodolphe Salis


05 septembre 2011

Pierre jetée

Pierre jetée

Par le hasard de mon métier, me voilà plongé dans un recueil que j'avais pourtant sous la main depuis plus de trois ans mais dont le contenu m'avait échappé. Quelle perte pour le sentiment et l'intellect ç'aurait été si je n'avais jamais ouvert ces pages ! Natércia Freire est une poète à découvrir ou redécouvrir, assurément. Le poème suivant est tiré du recueil Poèmes portugais, traduction et illustrations de Ben Genaux.

Et maintenant, après tant de mois d'absence et même si cela peut paraître impoli... Je vous jette la pierre, lecteurs !

 

Pierre jetée.

 

Quand j'aurai la certitude

que rien ne fut vérité

et que, dans la tristesse

de ma sérénité

jamais un songe ne fut beauté,

ni la Poésie certitude,

ni l'amour vérité...

 

Quand je saurai, bien à fond,

que cendre était la peau ;

que personne ne me vit dans le monde

et que je n'y suis pas passée...

 

Quand, entourée de brumes,

seules, je verrai les grandes maisons vides,

et seules les voix, en pleine liberté,

m'éveilleront de frissons...

 

Quand le froid m'enlèvera

les illusions que j'aimais,

les victoires auxquelles je croyais,

les mouvements sacrés,

et que, déjà, rien ne m'attristera...

Et même dans l'ombre, dans les portraits,

je ne saurai me reconnaître.

- si même j'avais des portraits -

dans les yeux, je m'éteindrais.

 

Quand j'aurai la certitude

que rien ne fut vérité :

ni les Cieux, ni la Beauté,

ni mon immensité,

ni les bras que je tendis,

ni les espaces que je parcourus,

ni les îles que jamais ne vis,

 

Mais le sol où je me reposai,

Et les bruits de danses lentes,

où ils sont venus me chercher

- aubes de brouillard

où s'en aller avec Eux par la mer...

 

Ni ce goût imprécis,

goût ténu de salé

qu'on doit trouver au Paradis

quand est lointain le péché...

Quand j'aurai la certitude

que rien ne fut Vérité,

je me sentirai pierre jetée

parmi les choses sans âge...

Ben Genaux


21 novembre 2010

Flaxman, gravures et ex-libris

L'ex-libris existe aussi sous la forme de tampons. En voilà un tout simple, trouvé dans un recueil de planches gravées "d'après les compositions de John Flaxman". L'ouvrage, publié au XIXe siècle (sans date), titre "Oeuvres de Flaxman, sculpteur anglais" (1) et rassemble des gravures représentant L'Iliade et l'Odyssée d'Homère, Les Tragédies d'Eschyle, Les Jours et la Théogonie d'Hésiode, les Tragédies de Sophocle (ces dernières gravures étant de Madame Giacomelli née Billet).

 

Flaxman.jpg

 

Et parce qu'à La Rose Rouge, on ne se borne pas uniquement à la littérature mais que l'on aime aussi les belles gravures et autres arts, voici quelques planches extraites de ce bel ouvrage.

 

Sans titre4.jpg

Sans titre3.jpg

Sans titre2.jpg

 

Sans titre1.jpg

(1) Par Nitot-Dufresne, édité à la Librairie d'Architecture de Bance, Paris.