21 novembre 2009

Le poète et la rose - Chansons

Le poète et la rose

Dans mes statistiques de tout début novembre, je découvre en mots-clefs d'une recherche, "La rose et le poète". C'est heureux parce qu'il y a très peu de temps, je songeais à mettre sur La Rose rouge le texte d'une chanson des Enfants Terribles, Le poète et la rose. Le hasard existe-t-il ? Il m'est difficile de répondre, mais je constate une fois de plus que la convergence de hasards vers un seul point existe... ce que le commun des mortels nomme "coïncidence". Et dans Le poète et la rose, la rose en question est une Rose rouge...

C'est dans la seconde moitié des années 1960 que naît le groupe Les Enfants Terribles, dont le nom a été choisi en hommage à Jean Cocteau. Il se compose de Alain Féral, Luce Féral, Gilles Pommier, France Pommier et Jacques Mouton. En 1971 sort chez Barclay le premier album du groupe, C'est la vie. Il remportera un grand succès avec la chanson du même nom. Trois ans plus tard, le second album paraît et porte le titre On l'appelle Madame. Musicalement parlant, il n'existe rien de comparable aux Enfants Terribles. Quant aux textes, pour la plupart signés Alain Féral, ils sont tous sans exception d'une grande beauté. Voici donc, puisque des points de hasard convergents l'ont voulu, le texte de l'une des plus belles chansons françaises, Le poète et la rose (1).

Étrangement calme et serein

Un poète se tient assis

A sa table toute une nuit,

Griffant de lugubres quatrains.



On murmure qu'il se repaît

L'esprit des pétales fanés

D'une rose rouge qui pend

Son pied dans un verre de sang.



Étrangement calme et serein

Un poète me déshabille

Crie une rose dans la ville

En se cachant (2) des doigts le sein

__________

Un poète, étrange manière,

D'un petit canif argentin,

Dans les os du dos de sa main,

Cherche une rime, un vers, il rêve



On chuchote, mais ce sont des bruits,

Qu'il a jadis perdu l'esprit,

D'avoir trempé sa plume à tous

Ses encriers pleins de vin doux



Doucement (3), étrange manie,

Un poète au cœur argentin...

Crie la rose au creux de sa main,

Un poète (4) me déshabille

__________

Dans un verre de vin rouge sang,

Chante une rose nue qui danse,

Un poète étrange se penche,

Et tombe sur son couteau blanc.

 

"Il est rouge, rouge de sang

Le cœur du poète imprudent...

Il est rouge, rouge de sang

Le poète au cœur imprudent" (5)

 

Je t'aime, tu rêves,

Je l'aime, tu rêves,

Je t'aime, tu rêves,

Tu rêves.

 

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EnfantsTerribles.jpg
(1) Le texte de cette chanson se trouve sur plusieurs sites Internet. Toutefois, la version qui circule comporte quelques erreurs. Le texte retranscrit ici m'a été transmis par Alain Féral lui-même.
(2) "En se cachant", bis, sur la version album.
(3) La première syllabe est répétée dans la version album : "Dou doucement".
(4) "Un poète", bis, sur la version album.
(5) Dans la version album, la phrase est simplement répétée : "Le coeur du poète imprudent". Toutefois, Alain Féral m'a transmis cette variante inversant "coeur" et "poète", me précisant qu'il existait différentes versions. Et en effet, lors de concerts, les interprètes se prêtent souvent à des improvisations donnant des variantes.

06 novembre 2009

C'est déjà Noël - Narcisse

C'est déjà Noël !

Je l'avais publié le 6 novembre 2007 sur Nécropolis. Je le considère comme l'un de mes plus mauvais textes... mais il est de circonstance, puisque cette année encore j'ai pu voir apparaître dès fin octobre dans les grandes surfaces les premiers Pères Noël. Encore quelques années et nous croiserons le Père Noël sur les plages, distribuant ses cadeaux en plein mois d'août. Il n'y a plus de saisons, mon bon monsieur !

Fin octobre. Des chocolats enveloppés de papier aluminium représentants le Père Noël sont disposés dans les rayons des grandes surfaces. Nous sommes à deux mois du 25 décembre, soit 60 jours, soit 1/6 d'une année ! La Toussaint et la fête des Morts ne sont même pas passées, que déjà le Père Noël cherche à s'introduire dans la cheminée.

Le même phénomène s'observe en ce qui concerne Pâques, les vacances d'été et la rentrée des classes, à peu près avec le même décalage temporel. A grands coups de renforts publicitaires et d'images bien choisies, on nous annonce en avril le soleil, le sable chaud, les baignades quotidiennes et le repos, puis juillet n'étant même pas encore arrivé, on enchaîne directement sur les cartables et fournitures de nos petits écoliers.

On assiste au travers de tous ces décalages dans le temps à de vastes opérations commerciales destinées à accroître le profit des fournisseurs et distributeurs de produits saisonniers. Le consommateur étant plus longuement exposé aux placardages publicitaires, il acquerra les produits concernés en plus grand nombre.

Mais plus grave encore que les économies du français moyen réduites inutilement par ce honteux harcèlement, est l'effet psychologique possible sur certaines personnes lié à ce décalage. En plein mois d'avril, alors que l'individu est encore en plein travail, le voilà martelé d'images lointaines de vacances. Il peut en résulter chez lui une sensation de mal-être, car alors il n'arrive plus à vivre et ressentir pleinement son présent, mais se retrouve constamment projeté dans un proche avenir. Proche avenir qu'il ne vivra pas plus, puisqu'à peine en vacances, cet individu va se retrouver de nouveau martelé, cette fois par l'idée de la rentrée des classes et de la reprise du travail.

Pour vivre au mieux sa vie, l'individu a besoin de prendre conscience de son présent. C'est à cette seule condition qu'il pourra jouir pleinement d'un instant de bonheur ou, à l'opposé, faire correctement le deuil et évacuer sa souffrance dans des moments plus tragiques. Mais s'il s'attache trop profondément à son passé, ou s'il projette constamment ses pensées dans l'avenir, sa vie s'en trouvera profondément désaxée. Tout bonheur ne pourra jamais être entièrement consommé et laissera dans le cœur une cicatrice de regrets ; toute souffrance, quant à elle, ne sera jamais entièrement évacuée. L'individu entre alors dans un état maladif qui pourra le poursuivre durant toute son existence.

La question est de savoir comment empêcher ces désaxements causés par tous ces renforts publicitaires, ces images continuelles imposées quotidiennement à tout citoyen. Notre monde est allé bien trop loin, bien trop vite sur bien des points, et il est souvent extrêmement difficile de faire marche arrière, d'autant que nombre de personnes (et parmi elles celles qui sont à l'origine même de ces problèmes) n'ont même pas idée des conséquences extrêmes que peuvent provoquer tous les excès et débordements de notre monde post-industriel. Alors, impossible de reculer ? Il vaut la peine, c'est sûr, de réfléchir à la question. Cela peut nous laisser une chance de reconstruire autrement.

Fin octobre. Les Pères Noël en chocolat s'exposent dans tous les magasins. Les guirlandes lumineuses commencent à cligner dans les rues et les vitrines s'emplissent de boules multicolores, de traîneaux, de rennes et de bonhommes de neige. Mais nous sommes déjà le 6 novembre ! Je suis en retard ! Alors, joyeux Noël à tous !

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02 novembre 2009

Les Météores - La partie visible

Les Météores

Une sorte de pendant au Catalogue d'aérolithes de Ptolemaeus... Un écho lointain qui résonne dans le titre du roman : Les Météores.

Jules et Edmond de Goncourt - Ceux-là même qui sont à l'origine de l'Académie Goncourt et du Prix Goncourt -, bien que non jumeaux (l'un étant né en 1830, l'autre en 1822), étaient si proches qu'ils s'étaient donné un unique prénom pour se désigner : Juledmond. C'est sans doute inspiré par cette anecdote concernant les frères de Goncourt que Michel Tournier crée les personnages de Jean et de Paul, frères jumeaux qui se confondent en un seul être et un seul prénom : Jean-Paul. Cet être unique à deux corps est le personnage central du roman.

Mais dans Les Météores se trouve aussi Monsieur Surin, Alexandre Surin, autre personnage central, oncle des précédents. Surnommé le Dandy des gadoues, il administre un immense royaume d'ordures ménagères (oms). Surplombant avec grâce le Trou du Diable, Alexandre Surin aime observer les éventreurs chargés de réduire au maximum les déchets lors de leur chute, permettant un gain de place. Il aime les observer et fantasme sur leur corps et sur leurs muscles... Alexandre porte un regard hautain sur la société hétérosexuelle ; elle lui apparaît comme une déchéance de l'homme, elle lui apparaît emplie de faiblesses. L'homosexualité c'est la force, l'homosexualité c'est l'amour vrai ! A côté, l'hétérosexuel n'est rien. Alexandre veut tout dominer, et l'empire des gadoues, et ses amants. Alexandre est un chasseur solitaire à l'oeil perçant, il repère la proie et chasse la proie de la proie. Dans les trois extraits qui suivent, c'est Alexandre Surin qui s'exprime.

Le premier extrait est un éloge des amours de la main et du sexe.

Le cerveau fournit au sexe un objet imaginaire. Cet objet, il incombe à la main de l'incarner. La main est comédienne, joue à être ceci, puis cela. Elle devient à volonté pince, marteau, visière, sifflet, peigne, machine à calculer pour les primitifs, alphabet pour les sourds-muets, etc. Mais son chef-d'oeuvre est la masturbation. Là, elle se fait à volonté pénis ou vagin. Au demeurant rien n'est plus naturel que la rencontre de la main et du sexe. La main abandonnée à elle-même, balancée au hasard à bout de bras, tôt ou tard - en fait presque aussitôt - rencontre le sexe. Se toucher le genou, les reins, l'oreille demande un effort de contorsion particulier. Pour le sexe point. Il n'est que de laisser aller. En outre le sexe par sa dimension et sa configuration se prête admirablement à la manipulation. Qu'on songe à quel point une tête, un pied, et même une autre main offrent moins de prises ou des prises moins satisfaisantes à la main ! De toutes les parties du corps, le sexe est à coup sûr la plus maniable, la plus manipulable.

Pour en finir avec ce sujet. L'objet sexuel fourni par le cerveau et incarné par la main peut entrer en concurrence avec ce même objet - réel cette fois - et le surclasser. L'homme en état de masturbation rêvant d'un partenaire sera gêné par la survenue intempestive de ce partenaire, et préférera retourner à ses rêves, le trompant en quelque sorte avec sa propre image.

Voilà qui fait justice de l'idée entretenue par la plupart des hétérosexuels qui se figurent les relations homosexuelles comme une double et réciproque masturbation. Il ne s'agit pas de cela. La vraie masturbation est solitaire, et son emblème est le serpent qui se mord la queue. Toute relation sexuelle - homo- comme hétéro- - implique une offrande à un partenaire, une dédicace de l'orgasme à une certaine personne. Il est vraie que cette personne peut se trouver éloignée, la dédicace se faire à distance, et alors la vraie masturbation reprend ses droits, si ce n'est qu'alors la prestation de l'imagination est personnalisée.

C'est ce que m'exprimait si gentiment un petit copain qui m'envoya un jour une carte postale avec ces simples mots : "Salut l'ami ! Je viens de vider une burette à ta santé !"

Le deuxième extrait montre directement la personnalité égotique d'Alexandre Surin.

Je suis revenu une fois de plus saignant, blessé, tuméfié dans ma brèche-au-loup. Je me suis déshabillé, acte fondamental, rejet de mes oripeaux sociaux, libération de mon corps et de mon sexe. Les retrouvailles avec mon corps sont toujours un événement heureux, réconfortant, qui me redonne l'appétit de vivre pour toute la journée. Grand animal familier et chaud, fidèle, incorruptible, docile, qui n'a jamais failli, jamais trahi, instrument à chasser et à jouir, complice de toutes mes aventures, toujours au premier rang pour prendre les risques et recevoir les coups, aussi longtemps que j'évolue entre mon lit et ma baignoire, nu comme Adam, il me semble qu'il m'accompagne comme un bon chien, et ce n'est jamais sans regret que je l'enferme le matin dans sa prison de vêtements pour affronter le désert hétérosexuel. Je ne fais rien pour lui, sinon m'interdire ces deux poisons majeurs, le tabac et l'alcool, vice médiocre, consolation dérisoire des attelés au lourd tombereau de la propagation de l'espèce. La santé n'est pas seulement pour moi la condition première de mes quêtes et de mes jeux. Dans la mesure - très grande - où j'ai foi en moi-même, je suis assuré d'échapper à l'indignité d'une mort par maladie ou vieillesse. Non, chère carcasse, maigre et nerveuse, infatigable sur la trace du gibier, tu ne connaîtras pas le boursouflement de l'obésité hétérosexuelle, ni celui de l'oedème ou de la tumeur. Tu mourras sèche et battante dans une lutte inégale où t'aura jetée l'amour, et c'est à l'arme blanche que tu seras servie...

Enfin, un troisième extrait qui nous emmène plus loin encore dans le cerveau d'Alexandre Surin.

J'ai toujours pensé que chaque homme, chaque femme, le soir venu, éprouvait une grande fatigue d'exister (exister = sistere ex, être assis dehors), d'être né, et pour se consoler de toutes ces heures de bruit et de courants d'air entreprenait de naître à l'envers, de dénaître. Mais comment réintégrer le ventre de maman quitté depuis si longtemps ? En ayant toujours chez soi une fausse maman, une pseudo-maman en forme de lit (analogue à ces poupées de caoutchouc gonflables que les marins baisent en mer pour tromper leur chasteté forcée). Faire le silence et l'obscurité, se glisser dans les draps, adopter tout nu la position recroquevillée dans la chaleur et la moiteur, c'est faire le foetus. Je dors. Je n'y suis pour personne. Forcément puisque je ne suis pas né ! C'est pourquoi il est logique de dormir dans une chambre close, dans une atmosphère confinée. La fenêtre ouverte, c'est bon pour le jour, pour le matin, pour l'effort musculaire qui exige des échanges énergétiques actifs. La nuit, ces échanges doivent être réduits autant que possible. Puisque le foetus ne respire pas, le dormeur se doit de respirer le moins possible. Une atmosphère épaisse et maternelle d'étable en hiver est ce qui lui convient le mieux.

Ainsi mon Daniel, nu comme au jour de sa naissance, dénaîtra en se glissant dans mon grand lit. Et là, qu'est-ce qu'il trouvera ? Moi, évidemment, tout aussi nu que lui. Nous nous enlacerons. La racaille hétéro imagine de nécessaires pénétrations, une mécanique orificielle imitée de ses fécondations. Tristes cloportes ! Chez nous, tout est possible, rien n'est nécessaire. A l'opposé de vos amours prisonnières du gaufrier reproductif, les nôtres sont le champ de toutes les innovations, de toutes les inventions, de toutes les trouvailles. Nos pénis bandés et recourbés comme des lames de sabre se croisent, se heurtent, s'aiguisent l'un à l'autre. Est-il nécessaire de préciser que l'escrime que je pratique depuis mon adolescence n'a pas d'autre justification que d'évoquer ce dialogue viril ? C'est l'équivalent de la danse hétérosexuelle. A quinze ans, je suis allé à la salle d'armes comme mes frères s'étaient rendus au même âge au petit bal du samedi soir. A chacun ses accomplissements symboliques. Je n'ai jamais envié leurs plaisirs populaires. Ils n'ont jamais cherché à comprendre le sens de nos assauts fraternels.

Fraternel. Le grand mot est tombé de ma plume. Car si le lit est le ventre maternel, l'homme qui vient, dénaissant, m'y rejoindre ne peut être que mon frère. Frère jumeau, s'entend. Et tel est bien le sens profond de mon amour pour Daniel, épuré par les bras d'Eustache, apitoyé par mon petit chagrin.

De Jacob et d'Esaü, les jumeaux-rivaux, l'Ecriture sainte nous dit qu'ils se battaient déjà dans le sein de leur mère. Elle ajoute qu'Esaü étant venu au monde le premier, son frère le retenait par le talon. Qu'est-ce à dire sinon qu'il voulait l'empêcher de sortir des limbes maternels où ils vivaient enlacés ? Ces mouvements du foetus double - que j'imagine lents, rêveurs, irrésistibles, à mi-chemin du tractus viscéral et de la poussée végétale - pourquoi les interpréter comme une lutte ? Ne faut-il pas plutôt y voir la vie douce et caressante du couple gémellaire ?

Petit Daniel, quand dénaissant tu choiras dans mon sein, quand nous sabrerons ensemble, quand nous nous connaîtrons réciproquement avec la merveilleuse complicité que donne une prescience atavique, immémoriale et comme innée du sexe de l'autre - le contraire de l'enfer hétérosexuel où chacun est terra incognita pour l'autre - tu ne seras pas mon amant - mot grotesque qui pue le couple hétéro -, tu ne seras même pas mon jeune frère, tu seras moi-même, et c'est dans l'état d'équilibre aérien du couple identitaire que nous voguerons à bord de notre grand vaisseau maternel, blanc et obscur.